ZENAIDE FLEURIOT

SES SEJOURS A LOCMARIAKER (LOC MARIA KER), à Kermöareb (la maison de tante) son cottage de Locmariaker.

En 1872, les médecins avaient ordonné à la Belle-sœur de Zénaïde de passer 2 mois avec ses enfants au bord de la mer. Elle s’est installée à Locmariaker où elle savait ne trouver ni Casino, ni baigneurs, la plage étant caillouteuse et le pays sans organisation et sans ressources.

Vers le milieu du mois d’Août, Zénaïde rejoint sa famille. Ses premières impressions ne furent pas favorables à ce petit coin du Morbihan ; mais bientôt la vie simple et primitive qu’elle trouva devint un attrait et lui parut propre à servir son goût de solitude et de travail.

Elle décida de s’y fixer et y bâtit en 1873 un cottage rustique pour y recevoir les siens.

Locmariaker le 20 août 1872 à la Mère Marie de *** :

Zénaïde Fleuriot raconte son voyage d’Auray à Locmariaker en char à bancs transportant 9 personnes plus le conducteur assis sur une tringle de fer. Sa malle a été défoncée sous le poids.

A son arrivée elle ne voit que des grèves vaseuses et tristes, pas une plante, pas un ombrage !

Pour 15 francs par mois, elle s’est trouvé, grâce à la sainte vieille fille auprès de laquelle elle avait communié, une jolie chambre dont la petite fenêtre ouvre sur les grèves maintenant recouvertes d’eau.

"On manque bien des choses dans ce petit bourg. Il n’y a même pas de beurre, à cause des travaux de la moisson. Mais quelle mer, quels bons visages, quelle liberté !

Figurez-vous une grève sans rochers, sans falaise, des dunes de sable blanc et des champs sans arbres.

On est là sous un soleil de feu, sans autre abri que son chapeau… mais travailler c’est impossible.

On ne rencontre ici personne, il faut traverser les grèves nu-pieds ; c’est une vie sauvage et simple… Quelles harmonies ! quelles splendeurs ! et cela est très pur."

Locmariaker le 25 août 1872 à la Mère Marie de *** :

"Je suis fâchée que ma lettre soit arrivée décachetée ; ici il n’y a qu’une boîte, la vraie poste est à Auray. Notre facteur rural, étant souvent hors de lui-même, par suite de trop de fortifiants, doit maltraiter les pauvres enveloppes ; une déchire dans ses mains peut se faire vite.

Ici le règlement n’est pas très bien observé ; il ne peut l’être ; la journée suit le reflux et le flux. Les bains des enfants sont la loi des repas et du reste.

Je me lève à cinq heures ; toilette, méditation à l’église, messe tous les jours ; une heure donnée à Dieu seul.

Après, travail ou départ sur les grèves. Une demie lieue sous le soleil, pour que les enfants trouvent du sable fin.

Repas sur les grèves ; moi dans le sable, nu-pieds comme tout le monde, pêchant la crevette avec les petits, ou m’écartant avec mon très commode pupitre, pour écrire, dire mes vêpres, mon chapelet.

A six ou sept heures, potage maigre, crevettes, poisson.

Ma chambre est admirablement située ; mais en compensation, lit très dur, rats d’eau dans les greniers : ce qui, deux soirs, m’a fait crisper les nerfs.

Le matin quand je suis dans notre petite église et que mon cœur s’épanche librement devant le tabernacle, vos paroles me reviennent."

Loc Maria Ker le 30 août 1873 à la Mère Marie de *** :

"Tous les soirs à huit heures, il y a ici triduum, bénédiction. J’y assiste avec nos bons pêcheurs. J’ai fait ma visite au vénérable curé, qui est venu me le rendre.

Je me plais de plus en plus dans ce pays désert. Que penseriez-vous, si je faisais construire un petit pavillon que baigneraient les flots ? C’est un véritable rêve pour moi que d’avoir une maisonnette devant la mer, qui me rafraîchit, me berce, me tient dans le goût de l’infini, et m’enlève aux tentations violentes des bonheurs humains, dont ma nature a été et est avide.

J’espère que vous encouragerez cette innocente fantaisie. Mes relations avec les bons habitants de Loc Maria Ker me rendraient très facile de louer ma maisonnette, si je ne pouvais pas y venir."

Locmariaker le 31 août 1878 à la Mère Marie de *** :

"La maison a été bénite ce matin. J’ai fait placé dans le fronton le charmant groupe de Sainte Anne, envoyé par Mère générale.

Le bon recteur est arrivé avec le vicaire et un jeune abbé. Un enfant de cœur portait l’eau bénite et un grand crucifix argenté ; je l’ai placé sur la table ; et, en voyant le maître prendre possession de mon chez moi, j’ai été doucement émue. … chacun s’est agenouillé, et nous avons récité le Véni Creator. Puis le prête, en aube, avec sa plus belle étole, a parcouru, le goupillon à la main, tous les appartements.

Cela fait, nous avons récité l’Ave Maris Stella, une oraison, et le vieux recteur s’est levé en disant : « Que Dieu donne le bonheur à cette maison et à tous ceux qui l’habiteront ! ». C’était bien touchant. Ces messieurs sont restés à déjeuner. Je n’avais invité personne autre, pour que les enfants restassent sérieux."

Locmariaker le 25 avril 1879 à la Mère Marie de *** :

"Brigitte me cuit mes coquillages ; pour le moment je n’ai pas d’autre rôti. Mon cidre arrive demain ; je suis en train de louer mes terres, je prépare mon travail d’été.

Ce matin, j’ai suivi dévotement la procession Saint-Marc, et j’ai entendu la messe à la petite chapelle Saint-Michel au milieu de mes dévotes et dévouées paysannes. Le vieux recteur vient me voir, et songe enfin, me dit-il, à prendre sa retraite, sa quatre-vingt-dizième année étant commencée."

Kermöareb (la maison de tante, en français) le 21 juillet 1880 à la Mère Marie de *** :

"Ce matin, j’ai été consolé à la Communion suite à l’accident qui a blessé notre pauvre charretier amenant mes bagages ; j’étais à cinq heures dans ma vieille église. Le recteur monte à l’autel à cinq heures, et le vicaire n’est pas toujours là.

Je vais demain à Vannes pour la dernière des distributions de prix à Saint-François Xavier."

Kermöareb le 8 septembre 1880 à la Mère Marie de *** :

"Notre recteur, en confession, ma recommandé sa Mission qui dure quinze jours et commence dimanche. Il m’a dit « vous voudrez bien donner l’exemple à la paroisse ».

Jeudi, nous avons eu le mariage de Brigitte avec un douanier. La noce est venue me chercher en grande pompe, et nous avons assisté à la messe, au dîner, montée sur des planches, une vieille femme s’est levée, et a dit à haute voix l’Angélus et des invocations, qui étaient très touchantes. Mon attitude, a retenu la verve de certains douaniers beaux esprits, gâtés par le mauvais journal de Nantes, et chacun s’est signé dans le plus grand sérieux.

Tantôt, tout le presbytère, y compris le prédicateur, est venu me rendre visite.

Je vais faire de mon mieux pour édifier mon prochain et activer le zèle religieux des enfants. La Mission est du reste, pleine de grandeur et de mortification. Nos apôtres sont d’anciens marins ; ils ont des voix à faire crouler les murailles, et leurs sermons, en bas breton, ne finissent pas. Mais ce matin, la communion générale pour la première semaine était émouvante . C’était la foule qui venait à Notre-Seigneur. J’entendais nos vieilles pêcheuses chanter à pleine voix, le cantique de l’Eucharistie….

…Croiriez-vous que le cordonnier vient de refuser de faire des chaussures à mes neveux, une bonne aubaine, parce que lui et son ouvrier voulaient assister à tous les exercices de la Mission. Celui-là n’est pas près de perdre ma pratique. Les enfants eux-mêmes, les adolescents, refusent les meilleurs gains pour aller à l’église. Pour moi il y a du dur à avaler ; …"

Kermöareb le 27 septembre 1880 à la Mère Marie de *** :

"Ah ! quelle journée ! Une communion d’hommes et de femmes immense, moi et mes jeunes neveux en tête.

J’ai suivi les cérémonies de clôture de la Mission, et les enfants aussi. Deux messes, vêpres, quatre sermons, bénédiction, procession, Te Deum.

Je quitterai Kermöareb après demain, bien qu’il soit enchanteur. Je distribue force chapelets."

Signé : « Zénaïde, de plus en plus bergère »

Kermöareb le 30 août 1882 à la Mère Marie de *** :

"Le chien de Francis, Trompillau, nous amuse beaucoup.

Le mouton Méaban, que Francis monte et lui tient la bride.

Hier soir, je suis allé voir une pêche de nuit, mes neveux m’en avaient priée ; il faisait un clair de lune admirable ; ces messieurs tiraient sur les filets à qui mieux mieux. Ils ont pris quantité de poissons qui, frits aussitôt, sont exquis .

Nous avons assisté à la noce d’un brave douanier ; c’était des plus rustiques.

Francis ne pouvant y aller à cause d’une foulure, deux géants sont venus l’enlever sur leur bras, disant à tout prix qu’ils voulaient l’avoir à leur table.

On a bien ri et chanté ; mais que cela est religieux au fond !

Pour achever cette bonne journée, quelqu’un apparaît, c’est … M. de Perrodil avec qui nous avons parlé de vous ; et après le dîner, nous allons voir danser la noce.

Pourriez-vous Mère, me faire acheter de petites images de l’Enfant Jésus, pour mon peuple enfantin ? Il m’en faut une cinquantaine.

Oui, c’est convenu ; tous les jours, je porterai votre souvenir à l’agneau du Tabernacle."

Kermöareb le 10 octobre 1882 à la Mère Marie de *** :

"Ici j’ai des sermons très longs, en bas breton, que je ne comprends pas, et bon nombre de quêtes. Mon clergé choisit l’heureux moment de ma présence pour me mettre à contribution. C’est tout simple, et j’aimerais à ouvrir les mains très grandes, si j’étais un peu riche. Mais hélas ! avec tant de charges, je ne le serai jamais."

Kermöareb le 15 octobre 1882 à la Princesse de Wiigenstein

"J’aime les brumes d’automne sur l’Océan, et mes yeux sont habitués à l’horizon bleuâtre de mon grand lac. Néanmoins je partirai la semaine prochaine pour Paris.

Ici je lis plus qu’à Paris."

Kermöareb le 5 août 1883 à la Mère Marie de *** :

"Ce matin, j’allais entrer dans l’église. Je vois sous le porche une pauvre vieille femme qui paraissait prête à tomber en faiblesse ; elle était là, si misérable, portant un gros paquet et un chapelet dans sa maigre main déformée par la goutte. Que fallait-il faire ? Ou la messe, ou la charité ? je vous ai appelée au conseil, et j’ai sacrifié la prière paisible à la charité agissante. J’ai conduit la pauvresse, à demi morte de froid et de faim, chez l’aubergiste voisin ; je lui ai donné des sous, un bol de café bouillant, et elle a pu continuer sa route.

Ici, j’ai toutes sortes de malades auxquels je fournis du bouillon, et qui m’édifient par leur patience puisée dans une foi touchante.

Tante Marie est en bonne santé, et les enfants aussi. Je les aperçois dans le bateau qu’ils promènent de-ci de-là. L’Hermine, avec sa gracieuse oriflammme, joue un grand rôle dans les plaisirs."

Locmariaker le 13 septembre 1884 à la princesse de Wittgenstein

"Nadar, il est vrai, m’a parfaitement réussi.

Kermöareb le 12 juillet 1885 à la mère Marie de ***

Tante Marie est mieux ; mais elle a formulé le projet de s’installer à Kermöareb, seule avec une servante, après mon départ. Comment lui refuser cela ? Néanmoins, ce sera pour moi une immense dépense que ce second ménage. Il y a des moments où je me mets à genoux pour demander l’abnégation ; c’est toujours sur votre pauvre fille que tout retombe. Depuis vingt ans, j’en aurais dû prendre l’habitude ; mais je sens encore le premier mouvement de révolte. Je me console en pensant que vous m’approuvez et que Dieu voit mes sacrifices."

Kermöareb le 12 juillet 1885 à la mère Marie de ***

"Le docteur de Closmadeuc sort d’ici. Il a bien examiné la pauvre tante Marie : opération indispensable. Je pars à Nantes placer Paul chez les Frères.

Après avoir tout disposé pour que la chère malade ne manque de rien, je retourne à Paris, à l’un de mes postes de combat et de travail pour mon Dieu."

Locmariaker le 23 juillet 1885 à la princesse de Wittgenstein

"Que vous écrire de ce rustique ermitage, où je flâne depuis le mois de mai.

Je porte souvent le charmant emblème que vous m’avez donné. Ce chiffre d’or mat, est souvent admiré ; et, dans ma dernière pose photographique, enfin réussie, dit-on, j’ai tenu à ce qu’elle parût.

Vous ai-je dit que mon œuvre de tante réussit bien ? Les enfants deviennent des hommes. Tout cela marche noblement."

Kermöareb le 26 juin 1886 à la mère Marie de ***

"Me voici entre le ciel bleu et la mer bleue. L’air me fait du bien. A part une souris, qui a élu domicile chez moi, et que je viens d’attraper, tout est en bon état et a bonne mine, malgré la modestie de l’installation. Mes tamarins font forêt ; je commence à jouir de leur ombre.

Le bourg m’a fait un accueil cordial. Un chapelet d’enfants s’est allongé derrière mes barrières et ces cinquante chapeaux et bonnets se lèvent, à chacune de mes apparitions.

J’ai vu mon recteur et son vicaire, excellents et d’aimable humeur.

Un voisin maçon, père de famille, étant sans ouvrage, j’ai fait creuser un puits, et l’eau a jailli presque aussitôt. Cela manquait, et mon acte de charité se trouve bien récompensé. Il y a une grande misère cette année, parce que le travail fait défaut.

La maladie et la mort de tante Marie m’ont fait draîner l’argent chez mes éditeurs, puis l’achat de la ferme de Kéran est arrivé à la suite.

Mes ouvriers dévorent mon temps. Quand je ne suis pas là, je trouve les oiseaux de ma tapisseries les pattes en l’air, et des clous gros comme mon doigt dans les plus délicates moulures.

J’ai retrouvé l’encens, et vais le porter à mon bon curé. Il m’a dit qu’une paroissienne avait donné une lampe d’autel avec bougies. Il m’a mise dans le secret, et n’a pas deviné que c’était moi qui la lui avais envoyée de Paris.

J’ai reçu ma pompe ; une eau claire jaillit près de la maison ; j’arrose quand j’ai un moment.

Je vis comme un anachorète, de légumes et de poissons. On sennait hier devant moi ; mulets superbes. Aujourd’hui, un bar de toute beauté ; mais la chaleur est telle qu’il faut cuire immédiatement.

Dimanche, procession. En attendant, tout le reposoir est dans mon salon vert. Le soir je vais à l’église ; de jeunes garçons se groupent autour de mon prie-Dieu, et hurlent les vêpres à faire évanouir.

En sortant je réunis mes petits gars et leur fais un catéchisme ; la rentrée dans ma maison vide est un peu mélancolique. Personne ne m’attend, ni ne me suit, …"

Kermöareb le 10 juin 1889 à Madame Perrigault Claire née De Keréver

"Le médecin m’a ordonné de passer le temps de ma convalescence en plein air et sans travail."

Kermöareb le 22 août 1889 à Mère Marie de ***

"Combien je suis heureuse d’avoir trouvé ce petit pied-à-terre de Clamart. Je vais vivre en ermite, en bergère. A quoi bon le reste maintenant."

Kermöareb le 1er septembre 1889 à Mère Marie de ***

"Combien j’ai hâte de dater mes lettres de « Mon Ermitage », si près de Paris.

Je voudrais arriver de suite, mais il faut que mes fermiers me paient."

Kermöareb le 29 septembre 1889 à Mère Marie de ***

"Voici ma dernière lettre avant mon retour.

Il me fallait tirer de peine une malheureuse fille qui n’avait de toit. Les bonnes gens, ici, sont sévères.

Ce matin sur la jetée, je regardais partir le vapeur de Vannes. Tout à coup un prêtre à cheveux blancs se lève, et me dit, si haut que chacun entendait : « Je salue Mlle Zénaïde Fleuriot, je suis heureux de la voir, de lui exprimer mon admiration, de la remercier, au nom de Dieu, du grand bien qu’elle fait ».